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La critique d’art au Maroc

Débat qui a eu lieu à Toulouse en 1990


C’était encore un discours académique sur une œuvre produite, elle aussi, dans les règles académiques. La théorie du Beau  et la théorie de l’art étaient calquées l’une sur l’autre. Il s’y exprimait un esprit d’époque acquis aux valeurs

bourgeoises, fermées et élitistes. La contemplation et la satisfaction désintéressée avaient un sens profondément moral. Stendhal disait justement de la peinture qu’elle était de la morale construite. Jusqu’à l’avènement de l’esthétique et de la modernité, qui allaient changer complètement la donne et définir à l’art d’autres préoccupations, lui trouver d’autres motivations.
Une période de crise d’interprétation va s’installer au cours de laquelle déferleront plusieurs courants artistiques, ceux faits dans la continuité comme ceux prônant la rupture, ceux attachés à l’identité et aux valeurs traditionnelles comme ceux investissant les rêves et l’inconscient.
De nos jours encore, la critique d’art est en train de chercher sa juste expression, cultivant les incertitudes au milieu de toutes sortes d’appréciations. D’aucuns prétendent expliquer l’art sans savoir comment ni pourquoi on le produit. Question fondamentale, qui s’interroge sur l’habilitation à juger une œuvre, sur le bien fondé des arguments, qui exigent naturellement connaissances et science, sur la réception de l’œuvre par le public et les amateurs, sur son rôle et sa nature.
La critique d’art au Maroc n’est pas épargnée, elle suscite les mêmes remous interprétatifs et on n’hésite pas d’adresser toutes sortes de reproches…
Un important débat avait justement eu lieu à ce sujet, fin des années 90, à l’Université de Toulouse Le Mirail. Deux constats ont été retenus, discutés. Le premier a trait à la vitalité actuelle de l’art contemporain au Maroc, son foisonnement, la spécificité de sa pratique et son apport dans le champ esthétique ; le second à l’absence symptomatique d’une véritable critique capable de médiatiser et de défendre les enjeux de l’art contemporain marocain à plusieurs niveaux : celui de l’enseignement, de l’édition et du marché.
A l’époque, les médias marocains n’avaient pas signalé la tenue d’un tel débat.

L’écrivain Edmond Amran El Maleh, auteur de L’œil et la main (1993) avait rappelé que la critique d’art au Maroc « reste encore aux prises avec un jargon conventionnel, et plane dans les vapeurs de la métaphysique ». Pour lui, l’utilité de la critique actuelle serait dans la découverte de ce qui rattache la peinture marocaine à notre culture, peinture dont il faudrait cerner d’abord l’originalité. Ce serait dans ce sens seulement qu’elle participerait du/au développement et du destin de la création plastique.

De son côté, Jean-Hubert martin, conservateur général chargé du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, avait souligné qu’il n’y avait pas d’art sans parole, c’est-à-dire sans commentaire. Il ne voyait pas la nécessité d’appliquer les normes de la critique d’art occidental aux arts d’autres continents. Pour lui, l’expression artistique ne doit pas appeler forcément un discours du type critique d’art. Tout art est en continuelle évolution par rapport à lui-même et à son environnement, et il ne faudrait pas le figer dans un quelconque écrit…
Un jugement esthétique quelque pertinent qu’il soit implique certainement des comparaisons, d’autant que le contexte où s’épanouit le talent artistique contient des spécificités où s’enracine ce talent ; cela ouvre la voie à d’autres interprétations à tenir en considération.

L’intervention de Khalil M’Rabet, plasticien et auteur de Peinture et Identité, l’expérience marocaine, 1989,
s’était voulue plus réfléchie. Le critique s’était concentré tout en la singularisant sur l’idée d’un langage capable de saisir la pensée plastique en continuelle transformation. Il s’étaitt interrogé au niveau même du rapport entre l’écrit et le voir. Quelle passerelle langagière pourrait combler le vide entre le lieu du sens (le tableau) et l’incertitude d’un regard lecteur/spectateur ?  Est-ce qu’on ne propose pas tout simplement, en matière de critique d’art, un écrit sur les écrits ? Khalil M’Rabet avait appelé en connaissance de cause à la nécessité d’une critique artistique en amont.

Mais qui a peur de l’art (au Maroc ou ailleurs) ?s’était demandé à son tour Antonella Maraini (dite Toni), écrivain et auteur de Ecrits sur l’art, 1989.
Pour T. Maraini, la présence - où l’absence - de la critique d’art n’est pas forcément garante de la créativité.
L’écrivain avait expliqué toutefois que cette dernière est en rapport avec les conflits socio-historiques et psychologiques qui existent entre l’effacement et la mémoire, entre le néant et la trace, ramenant la création plastique à une conception ontologique et philosophique. T. Maraini avait tenu à définir, dans un but de classification didactique, les questions relatives à la critique d’art, ses références, ses limites, ses horizons et son rôle. Dans une société de l’image/simulacre et de l’oubli médiatisé, comment devrait être comprise, appréhendée et traitée la critique aujourd’hui ?s’était-elle interrogée…

Invitée à ce débat sur la critique d’art au Maroc, feu Marie-Cécile Dufour El Maleh, philosophe et écrivain, s’était attachée à rappeler le rare privilège que possède le Maroc à travers ses deux formes de créativité, l’art plastique et l’artisanat, tous deux modes d’expression considérables.
Marie-Cécile Dufour El Maleh avait tenté d’éclairer le rapport entre ces deux modes, tout en les sachant différents, opposés même, voire inconciliables. Et pourtant jumeaux. Pour elle, l’artisanat perpétue un savoir-faire artistique datant d’un passé lointain. Sauf préjugés, il demeure toujours riche en caractères inventifs. A côté, l’art moderne – telle l’exposition qui avait accompagné ce débat sur la critique – atteste aussi d’une richesse intrinsèque à laquelle il doit son ouverture aux tendances et mouvements actuels.
Certes, l’intérêt du public pour l’une ou l’autre de ces formes de créativité diffère. N’empêche. A leur endroit, on pourrait parler de beauté et d’originalité…

Le journaliste et critique d’art Alain Macaire, auteur de La peinture marocaine dans les collections françaises, 1995, s’était interrogé, lui, tout d’abord sur  l’intérêt que porte la société marocaine à certaines expressions culturelles et artistiques, faisant allusion au fait qu’il y va d’un jeu de médias à la manière occidentale. La question fondamentale qui se pose est, à ses yeux, de savoir de quoi on parle et à qui quand on aborde le sujet de l’art au Maroc. Alain Macaire invitait ensuite à réfléchir en priorité sur la relation existante mais combien marginalisée dans le discours critique entre l’art et la tradition, l’art et l’architecture, l’art et la ruralité. Autrement dit, si commentaire il y avait, de quoi parlerait la critique d’art au Maroc ?

Dans son intervention, l’écrivain et critique d’art Gilbert Lascault, auteur notamment de Ecrits timides sur le visible, 1992, avait évoqué la possible collaboration entre peintres, sculpteurs, poètes et romanciers ; cela permettrait d’ordonner ensemble les lettres et les images et d’obtenir de fructueuses approches artistiques…

Quant au philosophe François Wahl, auteur d’une Introduction au discours du tableau, 1993, tous les constats faits n’ont d’intérêt réel, selon lui, que pour autant que pourrait s’en dégager ce qui devrait être la prise de parole sur le tableau, sur la sculpture, sur le construit. François Wahl s’était interrogé, de façon empirique, sur l’utilité des comptes rendus en matière d’art, qu’il jugeait à la fois nécessaires, insuffisants et lacunaires. Sa réflexion se situait à un niveau épistémologique. Elle complétait ce tour d’horizon d’un débat qui n’en annonçait pas moins d’autres, un débat auquel avaient assisté les artistesqui avaient exposé à l’occasion, et qui étaient : F. Belkahia, M. Kacimi, Mokhtar Bekkali (photographe), O. Bouragba, H. Bourkia, Kh. El Ghrib, T. Kantour, H. Miloudi, A. Yamou et Ahmed Dahbi.

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N. B. La revue toulousaine Horizons Maghrébins, qui avait supervisé le débat sur la critique d’art au Maroc, avait publié un dossier spécial dans son N° 31/32, contenant toutes les interventions. Pour en savoir plus, contacter Mohamed Habib Samrakandi, Université Toulouse-Le Mirail.                                                                       
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Choix de quelques titres des beaux livres parus sur le Maroc (source : revue Il Paraît  au Maroc)

- Clair obscur
Peintures de Mohammed Bennani, poèmes de Tahar Ben Jelloun, éd. S.P. Barthelemy, 1993
- L’art du Sahara
Yves et Christine Gauthier, éd. du Seuil, 1996
- Matisse au Maroc
Catalogue de l’exposition du Centre Pompidou, éd. Adam Biro, 1990 (épuisé)
- Fulgurances (sur Jilali Gharbaoui)
Yasmina Filali, éd. Fondation ONA, 1993
- La peinture marocaine
Mohamed Sijilmassi, éd. Taillandier, 1972 (épuisé)
- Premières rencontres de la jeune peinture marocaine
Ed. Fondation Wafabank, 1989
- Deuxièmes rencontre de la jeune peinture marocaine
Ed. Wafabank, 1991
- Regards immortels (peintures du Maroc)
Larbi Essakali, éd. Nuevo Media, 1995
-Cherkaoui, peintures, pastels, dessins, événements
Ed. Revue noire/ Le Fennec, 1996
- Les chevauchées fantastiques de Gaston Mantel
M. Berthaud, éd. Eddif, 1997
- Kacimi
Ed. Revue noire/ Le Fennec, 1996
- La peinture naïve marocaine
Abdessalam Boutaleb, éd. Le  Jaguar, 1985 (épuisé)
- Regards sur la peinture contemporaine au Maroc
Alain Flamand, photographies d’Ives Montlahuc, éd. Al Madaris, 1983
- Itinéraires marocains, regards de peintres
Maurice Arama, éd. Le Jaguar, 1991
- Le Maroc de Delacroix
Maurice Arama, éd. Le Jaguar, 1987
- Jacques Majorelle
Félix Marcillac, éd. ACR, coll. Les Orientalistes, 1988/1995
- La femme dans la peinture orientaliste
Thomton, éd. ACR, coll. Les Orientalistes, 1993



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Critique, marché de l’art, médias etc.

Deux interrogations à caractère épistémologique se posent dès le départ et ne laissent pas de s’opposer le cas échant,  une fois placées sous un angle strictement éthique, à savoir celle ayant trait aux règles de commerce pures et simples appliquées aux œuvres d’art lors d’expositions ou de ventes aux enchères (acheter et vendre et à quel prix), l’autre à l’œuvre elle-même comme création, entité indépendante, libre de tout calcul préalable et de toute considération mercantile. Autrement dit, d’un côté il y a les marchands, les collectionneurs et amateurs de tout poil avec leur logique d’offre et de demande, de l’autre les artistes, ceux-ci étant censés n’être préoccupés que par leur travail de création, de quoi remplir suffisamment tout leur temps. Bien sûr, si les sollicitations extérieures dont ils pourraient faire l’objet ne sont pas sinon interdites, du moins gênantes pour eux : intermédiation, échanges, aides, tractations occasionnelles pour subvenir à certains besoins, ils ne devraient pas en être influencés outre mesure, au point de dégénérer et  de les faire se détourner de leur but essentiel, qui est celui de s’exprimer par les moyens de l’art et d’enrichir un peu plus l’imaginaire collectif. Un certain sens de l’idéalisme convient toujours à l’artiste inventeur de nouvelles formes, surtout en un temps où l’argent cancérise les valeurs morales et nuit aux rapports sociaux habituels. Et, comme le bonheur n’est pas chose ordinaire, cet artiste doit comprendre qu’il y va de son art comme d’une sorte de « mission » dont il aura à rendre compte tôt ou tard devant l’histoire. On pourrait parler là aussi d’« engagement »…
Or, nous assistons au Maroc, après cinquante années d’exercice pictural toutes générations confondues, à une déplorable, à une triste et révoltante situation : véritable mise en tombeau de ce que les années 60, 70 et 80 ont connu de palettes fortes, sincères, profondes, visionnaires et sans démagogie, inspirées par une non moins transparente prise de conscience de la réalité environnante et un sentiment de probité viril, qui fait toujours honneur.
On assiste à une lente et sûre déliquescence de la vocation artistique, à un travail de sape mené par d’obscurs individus venus à l’art avec des idées bien arrêtées : amasser autant de fric possible et par n’importe quel moyen. Parmi eux de pseudo-critiques au langage frisant  le délire, des journalistes mal rémunérés et qui misent sur la générosité (empoisonnée) d’un relationnel tout aussi intéressé qu’eux, des scribouillards de la dernière heure jetant leur dévolu sur de nouvelles palettes vulnérables et faciles à mener en bateau, de nouveaux collectionneurs ne dépassant pas la trentaine, embrouillés dans la théorie et qui prêchent finalement le profit comme seul savoir-vivre ici-bas…
Une situation critique donc à n’en pas douter, qu’on pourrait comparer à ce qui se passe dans d’autres secteurs de la vie publique, où l’opportunité de se faire un pactole échappe encore à la comptabilité étatique.
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La critique d’art en langue arabe surtout laisse beaucoup à désirer. En français, on pourrait dire que c’est parfois intéressant. Mais ici et là la complaisance gagne du terrain de plus en plus. C’est malheureux et cela est généralement dû à un manque d’argent qui pousse les écrivains à dire n’importe quoi, c’est-à-dire à vouloir faire plaisir à celui sur qui on écrit. On trompe ainsi les lecteurs non avertis et on sème la confusion dans l’esprit des amateurs. Les vrais critiques d’art sont refoulés, écartés. A la place, il n’y a plus que les intermédiaires (devenus critiques à l’occasion), qui arnaquent les artistes et ce avec la complicité des journaux qui les publient. Au lieu que ces derniers embauchent dans les règles de vraies plumes, ils préfèrent miser sur d’obscurs collaborateurs qu’ils ne payent même pas, fermant les yeux sur leurs agissements (en contrepartie peut-être)…

: Il faut savoir que ce sont les noms qui se vendent, pas vraiment les œuvres qui portent la signature et auxquelles on comprend rarement peu de chose ! Et les noms qui se vendent ne dépassent pas à mon avis le nombre de cinq, que je ne citerai pas, me contentant de dire qu’ils appartiennent tous à la deuxième génération (1965-1975). De la première, on pourrait à la rigueur retenir deux ou trois qui vaillent la peine… Aujourd’hui, l’évaluation d’un nom en numéraire dépend de ces mains invisibles qui tirent les ficelles du marché et dictent les prix qui leur siéent. C’est un marché à huis clos, bien qu’il n’en ait pas l’air et qu’il joue la carte des médias. Les cinq noms dont j’ai parlé n’ont pourtant apporté à l’art rien d’extraordinaire. Il se trouve tout bonnement que, dans ce pays, la spéculation bat son plein. Un artiste peut ne pas valoir forcément grand chose et voir du jour au lendemain ses œuvres portées au firmament. Parce que cela a été décidé comme ça, ailleurs. Surtout s’il vient à mourir, ce qui est considérée chez nous comme une aubaine, et quelle aubaine!, faisant ainsi le bonheur (malsain) de ceux qui ont un nombre suffisant de ses travaux. Cet état d’esprit et de choses prouve assez qu’à ce sujet-là les critiques d’art qui avalisent les décisions des spéculateurs ne sont au fond que de piètres illusionnistes puisqu’ils font de leur côté le lit de la magouille et du bizness. Sinon, pourquoi les œuvres qu’à laissées Tayeb Lahlou ne sont pas mises en valeur, non plus celles de Belcadi, ni de Mghara, qui étaient pourtant tous de grands artistes ? J’en dirais autant de Miloud Labied qui, de son vivant, ne défrayait pas tellement la chronique commerciale, mais qui aujourd’hui vaut les yeux