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Publié par Oxford University Press

Chaïbia au«  Dictionary of African Biography »


La prestigieuse Oxford University Press( New York) vient de publier l ’ouvrage de référence «  Dictionary of African Biography » qui a consacré un article consistant et imposant sur le parcours singulier de feu  Chaïbia Tallal( 1929-2004) écrit par Osire Glasier( History Department).

Selon une approche comparative bien soutenue et argumentative, cette historienne d’art de renom a développé cette réflexion de synthèse:  « Chaïbia Tallal a été sans conteste la plus célèbre peintre du Maroc du 20 ème  siècle. De plus, elle  figure  parmi les grands  peintres  du  monde,  au  même  titre  que  Miro, Picasso  et  Modigliani, pour ne citer que ceux-là. Aussi, elle est la seule peintre du Maroc dont les oeuvres sont cotées à la bourse. Il faut dire que ces tableaux peuvent se vendre  jusqu'à un million de dirhams pour un grand format.


Chaïbia  Tallal est née en 1929  à  Chtouka , prés d’El –Jadida. Rien ne  semble  prédestiner Chaïbia à sa carrière de  peintre de renommée internationale.  En effet, elle est  née au sein d’une famille paysanne, au cœur  de  la  compagne  à  une  époque où  la  scolarisation est encore le  privilège  des  enfants  de la haute classe. Chaïbia est analphabète. Enfant, elle  a pour responsabilités de veiller sur les poules et leurs poussins. Quand elle en perd un, pour se  parer contre  la colère  des  siens, elle  se cache dans les bottes  de  foin. Cette  époque marque   l’imagination  de   la grande  peintre. Dans les  nombreuses  entrevues qu’elle  a accordées  à  divers  journalistes, elle explique que tout  le long  de sa carrière, sa peinture raconte « tout ça »c'est-à-dire l’étendue des champs, la fraîcheur de la pluie et l’odeur du foin mouillé, et au-delà, son amour incommensurable pour la mer, la terre, les rivières, les arbres ,les fleurs, surtout les marguerites  et les coquelicots. D’ailleurs, c’est cet amour qui lui a valu le sobriquet  de mahboula, la folle du village. Durant  son enfance, Chaïbia ramasse les fleurs, en fait  des couronnes  et s’en couvre  la tête et le corps .A la mer, elle ramasse les pierres et les coquillages, et bâtit des maisons  de sable qui ont des portes et des fenêtres. Pourtant, Chaïbia n’a jamais vu de maison  auparavant : elle vit  avec  les siens, dans une tente. Personne ne se comporte comme elle à Chtouka. La folle du village est bel et bien différente des autres. Loin de regretter son originalité, avec le recul de l’âge, Chaïbia  affirme que c’est important de ne pas avoir peur d’être différent.
A l’âge de treize ans ,Chraïbi Tallal a été mariée à un homme âgé  qui en est à ses septièmes noces. Cette union dure deux ans : suite à un accident, le conjoint  de Chaïbia décède, et celle-ci se retrouve veuve à l’âge de quinze ans, de plus mère de Hossein, un enfant d’à peine un an. Pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils, Chaïbia  file la laine, et travaille comme femme de ménages chez plusieurs familles françaises ; le Maroc n’était pas  indépendant à l’époque. Les longues heures  de travail n’entament en rien  la détermination de Chaïbia .



Cette dernière veut coûte que coûte  que son fils  échappe à la blessure de l’analphabétisme, cette  blessure  dont  elle  a  souffert   toute  sa vie, et  que  ni la gloire ni  la  richesse  n’ont réussi  à  guérir. De façon similaire, la pauvreté n’entame en rien la décision de Chaïbia de  ne  pas  se   remarie : elle  décline  les nombreuses demandes  en   mariage  qu’elle reçoit. D’un côté, elle  veut  protéger  son fils contre un éventuel mauvais  traitement  d’un beau père et de l’autre, elle veut vivre libre. Et Chaïbia  sait  apprécier sa liberté, même  dans une  demeure  sans  électricité. Hossein  Tallal se  rappelle qu’il a étudié  à  la  lueur  des chandelles, jusqu’au jour où il a quitté le Maroc, pour aller étudier à l’étranger, et revenir peintre reconnu.
Chaïbia  Tallal continue à faire ses ménages, pendant que  Hossein bâtit sa carrière de peintre. Quand   la mère  voit son fils tout barbouillé de peinture, elle le réprimande, en lui expliquant qu’elle est lasse de laver cette sorte de crasse. Elle est bien loin d’imaginer que les rôles vont être bientôt inversés…A la lumière de son expérience personnelle, Chaïbia est convaincue que chacun de nous a son destin déjà tracé pour lui, ou pour elle. Il suffit de savoir lire les signes de la vie pour savoir s’orienter. En effet deux événements  ont orienté Chaïbia vers la voie qu’elle doit prendre. D’abord, elle rencontre un saint homme dans la zawiya de Moulay bouchaïb qui lui prédit  qu’elle, la mahboula,  va être la baraka, la grâce de son village. Vient ensuite le rêve qui a changé le cours de sa vie. En 1963, à l’âge de vingt cinq ans, Chaïbia rêve qu’elle est dans sa chambre à coucher. La porte de la chambre est ouverte, découvrant une rangée de bougies allumées qui s’étend jusqu’au jardin. Toutes les couleurs du spectre chatoient dans un ciel parfaitement bleu. Puis, des hommes,  tout de blanc vêtu entrent dans la chambre. Ils offrent à Chaïbia des toiles et des brosses, en lui expliquant : « c’est ça ton gagne- pain ». Au réveil, Chaïbia sait que le rêve doit se réaliser. Deux jours plus tard, elle achète de la peinture, et sans tarder, s’attelle à l’œuvre. Quand un beau jour Hossein surprend sa mère toute barbouillée de peinture, il l’encourage à continuer.



Chaïbia a continué à faire ses ménages la journée, et à consacrer ses soirées à la peinture. Deux ans plus tard, soit en 1965, Hossein invite Ahmed Cherkaoui, peintre marocain, et Pierre Gaudibert, critique d’art et directeur du Musée de l’Art Moderne de Paris à venir manger un vrai couscous chez sa mère. Sans arrière-pensées, cette dernière montre ses peintures à ses convives. Pierre Gaudibert  a beaucoup aimé les œuvres de la peintre naissante. Avec du recul, Chaïbia reconnaît que ce dernier l’a beaucoup aidée et encouragée. Il y’a eu d’abord trois premières expositions en 1966, l’une à Goethe-Institut à Casablanca, une autre à la galerie Solstice à Paris et l’autre au Salon des surindépendants au Musée d’Art  Moderne de Paris. Ensuite les expositions se sont enchaînées un peu partout dans le monde. Le succès de Chaïbia a été fulgurant. La mahboula, la folle du petit village de Chtouka séduit un grand public entre autres à Copenhagen,Frankfort,Ibiza,Tunis,Brésil,Rotterdam,Irak,Barcelone,Nouvelle-Zélande et Beverly Hills. Les grands critiques d’art ont consacré Chaïbia grande peintre du 20ème siècle, d’ailleurs avec raison puisque les œuvres de cette dernière côtoient celles de Miro, Picasso et Modigliani pour ne citer que ceux-là. Aussi, dès 1971, Chaïbia  figure dans le Larousse de l’art dans le monde ; et en 1977, elle entre dans le dictionnaire de référence Bézénit.
Mais nul n’est prophète chez lui. En effet, pendant que l’Occident s’extasie devant le talent de Chaïbia Tallal, les ténors de l’art contemporain au Maroc lui réservent un mépris souverain. Il faut dire que pour eux, la production de cette dernière se réduit au mieux à de l’art naïf. Pourtant, les critiques d’art sont quasi unanimes à cet égard : le style, de Chaïbia ne relève pas de cette forme d’expression. Et s’il faut à tout pris classifier ce style, certains critiques s’accordent pour dire qu’on est en présence d’un « art brut », c’est - à -dire un idéal plastique tel que préconisé par le mouvement européen Cobra en 1945, à savoir un art dégagé de toute influence savante, culturelle et historique .En réalité, le style de Chaïbia est inclassable. Plus tard, on dit un « Chaïbia » comme on dit un « Picasso »…mais aussi comme on vend un « Picasso » :Chaïbia  est la seule peintre marocaine à être cotée en bourse ;et les collectionneurs sont prêts à débourser la bagatelle d’un million de dirhams pour acquérir une seule de ses toiles !


Chaïbia Talla s’éteint à Casablanca en 2004, à l’âge de soixante quinze ans, suite à une crise cardiaque. Chaïbia a livré à la postérité une abondante production artistique. Ses toiles alimentent les collections de nombreux Etats,dont la France, l’Italie, le Japon, la Suisse, l’Inde, Haïti, l’Australie ,la Grande Bretagne et les Etats –Unis. Ses toiles alimentent également les plus grandes collections privées du monde, dont celle du Roi du Maroc, et celles d’autres collectionneurs entre autres en France, Italie, Liban, Egypte, Inde, Canada,Espagne,Suisse,Hollande,Belgique,Haïti,Japon,Suède,Danemark,Allemagne,Australie,Etats-Unis,Grande Bretagne,Nouvelle-Zélande,et Afrique du sud .Somme toute, la mahboula de Chtouka a été une baraka, une grâce pour le Maroc entier. ».
Il est à rappeler que Le club Inner Whell Casablanca  Mers Sultan  a organisé récemment ,  à la Fondation Abdulaziz Al Saoud,  une exposition collective  en hommage à Chaïbia , et ce dans le  cadre de la  5ème  édition Art et Culture, sur le thème « Regards Croisés de Femmes »en partenariat avec la ville de Casablanca.  Cette exposition a été marquée par la participation de Malika Agueznay , Leila Cherkaoui Ahlam Lemseffer, Wafaa Mezouar,Nadia Ouriachi Conejo,  Rajaa Aghzadi ,Najat Boutaleb ,Souad Taha( peinture) , Nezha Alaoui , Leila Ghandi ,  Soumia Dadi ( photographie), Ikram Kabbaj ,Wafaa Mezouar ,Nawal Sekkat ( sculpture),  Amina Agueznay ,Soumiya Jalal ( design).

Dr.Cheikh Abdellah