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Entretien avec l'artiste peintre Ahmed Benyessef

J’essaie  d’être libre à l’état pur de mes colombes


Rendre un hommage à un pionnier de la peinture figurative de la trempe de Ahmed  Benyessef  illustre le souci majeur  de « l’Association Bassamat  » qui constitue le substratum de ses activités associatives, celui de contribuer à la mise en valeur  des «  richesses  immatérielles » de notre capital symbolique . Entretien

L’Association « Bassamat Chaouia Ouardigha des Arts Plastiques  » a  organisé  dernièrement  la huitième édition du Festival International de Settat des Arts Plastiques  sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohamed VI. Cette nouvelle édition placée sous le thème : « création et développement » a été ponctuée par une exposition rétrospective   en hommage  au maître de la figuration expressionniste marocain,  Ahmed Benyessef   , l’homme et l’artiste hors du commun, qui, par ses chef d’œuvres  et ses confidences  mémorables, a marqué les grandes instances de notre temps.
En honorant Benyessef , l’un des pionniers de l’art marocain et un vétéran qui a célébré le Maroc et marqué toute une génération de plasticiens du nord, l’Association Bassamat  honore le génie artistique marocain  et affirme la richesse de notre identité visuelle en tant qu’un carrefour des arts qui stimule l’imagination  dont  le rêve collectif est chargé d’un grand héritage de plusieurs siècles.
Rendre un hommage à un pionnier de la peinture figurative de la trempe de Ahmed  Benyessef  illustre le souci majeur  de « l’Association Bassamat  » qui constitue le substratum de ses activités associatives, celui de contribuer à la mise en valeur  des «  richesses  immatérielles » de notre capital symbolique, dont l’originalité intrigue le regard et œuvre pour le partage et le dialogue. Entretien
« L’Association Bassamat Chaouia Ouardigha des Arts Plastiques »  a organisé tout une exposition rétrospective en hommage à votre mémoire artistique.   Comment appréciez-  vous cet acte de reconnaissance et de gratitude?
Benyessef : Je tiens à saluer vivement cette initiative prise par l’Association « Bassamat  » à titre de reconnaissance  et de consécration.  En honorant  mon  parcours artistique, cette association  présidée par Rabiaa Echahed  honore  le talent créatif marocain et  répond aux ambitions culturelles de notre pays, tout en faisant connaître les expériences qui ont revendiqué une place à part au sein  du mouvement artistique mondial tant par leurs spécificités stylistiques que par l’esprit civilisationnel qu’elles dégagent.
A ce titre, j’ai bien voulu donner mon nom à son centre de céramique, ce qui témoigne  ma  confiance à sa mission de jouer un rôle potentiel dans la promotion et la diffusion des beaux arts au Maroc.
C’est une contribution au rayonnement des arts plastiques au Maroc qui se veulent un registre symbolique fondé sur la diversité, la pluralité, la liberté et l’adhésion aux valeurs universelles de l’art. J’estime que cet  hommage n’est qu’un prélude à d’autres.
Nous ne pouvons que saluer  chaleureusement  tout hommage rendu à tout artiste de son vivant  et après sa mort.
Quels sont les principaux éléments plastiques  de votre langage pictural ?
Mon pacte pictural délivre un exceptionnel message de  paix,  de liberté et d’
’humanisme .  J’essaie  de mettre en toile la magie de capter  les scènes les plus éloquentes, tant au Maroc qu’à l’étranger.  Mon œuvre est hantée par  mes  racines et  ma mémoire collective, elle interpelle le monde dans une tentative de restituer l’héritage commun d’une enfance nostalgique.
La technique est au service de la conception pour engendrer des émotions  et assurer ce symbiose total entre l’homme et l’œuvre.
A la manière des artistes créateurs, je cherche l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt. En cela, je participe donc à l’effort de création qui anime  le monde dans tous ses instants artistiques. Mon souci est d’être soi-même, tout en redécouvrant  par la peinture le monde qui nous entoure.
Même ma peinture a été prôné et soutenue par l’élite intellectuelle qui s’est formée au Maroc, son âme demeure populaire et accessible à tous.  Le côté réaliste dans ma peinture, fidèle à un vécu intériorisé, incarne ma sensibilité et mon appartenance à ma terre natale à travers une palette accordée, tons et figures, aux démarches académiques.
Le sens d’observation démontre une aisance du maniement et du jeu des nuances et des perspectives. Je m’efforce  d’atteindre   à la synthèse d’expression, à la profondeur laissant  plus de liberté à la main et à la réception visuelle pour capter la réalité telle qu’elle la «  voit ».
Quelles sont vos préoccupations majeures?
J’aimerai bien rappeler que le trajectoire de mon œuvre a toujours été le reflet de mon évolution et des circonstances qui m’ont entouré personnelles, sociales et politiques, sans oublier la technique et ses multiples facettes qui m’ont procuré une grande liberté pour exprimer les circonstances auxquelles j’ai fait référence  auparavant, dans le cadre  de la tendance figurative-réaliste ; ceci ne saurait nullement  sous-entendre un rejet de ma part d’autres tendances ou de styles différents, car je crois que la peinture est tout simplement l’aboutissement plastique, positif ou négatif qui découle de la formation plastique, de la vision et de la sensibilité de chacun, puisque dans toutes les tendances et dans tous les styles il y a de bons et de mauvais peintres.
L’expression plastique est  très difficile à comprendre, encore plus à exprimer, surtout lorsque l’auteur d’une œuvre doit le faire lui-m^me, étant donné que la texture, la gamme, les couleurs, les lignes, le dessin, la conception…sont des matières et des formes  ressenties en fonction de l’originalité, de la beauté plastique et thématique du tableau.Ma  démarche plastique s’inscrit dans ce que les critiques d’art appellent  «  r »alisme social ». C’est un style de genre qui glane sa thématique majeure dans le milieu populaire et défavorisé, tout en mettant en évidence les situations  dramatiques voire les souffrances communes. Il s’agit d’une démarche de réflexion  porteuse d’un message à travers lequel l’homme ne peut plus faire autrement que de se reposer la question de son identité.
Ainsi, ma peinture reflète un état d’âme absorbé par des situations humaines critiques
Dans un contexte social en pleine mutation. Elle engendre l’énergie que j’ai  pu emmagasiner pendant ma longue vie de labeur et ‘expérience humaine.

Pourquoi avez-vous  pensé à l’interprétation de la colombe dans vos œuvres ?
Considérée toujours comme le manifeste archétypal de ma peinture, la colombe symbolise la liberté dans la plénitude du terme.  C’est une valeur connotative qui se veut une recherche de beauté et un hymne à la vie. Elle chante la révolte et l’amour et elle illustre les ressources magiques de l’homme et ses forces tranquilles. La  colombe imprime, donc, à mon style une griffe et le dote d’une signature qui se distingue de bon nombre de mes paires.
Quel regard portez – vous sur les arts plastiques au Maroc ?
Le Maroc manque  des espaces artistiques  dignes  de  son histoire et de son patrimoine. Il faut  penser à la création  des musées et des salles d’expositions qui vient activer  cette  mission principale : jouer le rôle d’un espace interculturel qui gage sur  la création, la réflexion, le partage, la communication et la médiation artistique.
Il y a un genre d’abstraction au Maroc  qui se présente  comme  un art issu de la facilité et non d’une conception académique bien recherchée. C’est la demeure des ratés  et des incompétents.
Au lieu que nos artistes  cherchent  dans les expressions figuratives pour les innover, ils sont restés malheureusement  ébahis devant  les mouvements abstraits occidentaux, figés dans les peintures du déjà vu ou un quelconque plagiat.
Le Maroc manque de supports artistiques spécialisés  et de galeries professionnelles  qui peuvent parrainer les artistes qui se voyant souvent marginalisés par les responsables  de la culture. Ils sont également bousculés par les pasticheurs, les faussaires et les péculateurs.
Malheureusement, la scène  artistique marocaine est submergée par ce que j’appelle «  le désordre ». La crise s’amorce lorsque toute distinction entre le  bon et le  mauvais , le vrai et le faux   devient vague et ambiguë.
Cette crise artistique ou plutôt culturelle est  déclenchée par l’absence  des infrastructures culturelles  et le rôle réticent  joué par les  décideurs, les médiateurs culturels et les critiques d’art.
Un mot sur le  livre de référence  «  Benyessef, l’art et la vie »écrit par Ahmed Fassi et édité par l’Association Bassamat ?
Ce livre  préfacé par mon ami Dr. Mahdi Elmandjra  est doté d’ une valeur  autobiographique  qui  nous livre quelques clés pour approcher  mon  parcours artistique, ses réminiscences et ses vécus dans leurs aspects les plus intimes. D’où l’importance de cette référence qui autant elle relate la vie de  quelques facettes de ma vie, autant elle retrace  les  tournants créatifs et existentiels les plus imposants de l’art contemporain marocain d’ici et d’ailleurs, permettant  aux passionnés des arts  de se documenter  sur mon itinéraire et  ma vision du monde.
Quels sont les paysages  représentatifs de votre vie du peintre ?
Tétouan  où je suis né,  Séville où je vis  et Marrakech d’où je tire mes racines. Ces trois paysages sont révélateurs  d’une mémoire sensitive et visuelle. C’est une nostalgie d’enfance vécue en profondeur.J’aime Tétouan jusqu’au  mépris, c’est elle qui m’a ouvert le champ libre de l’inspiration.
Ces trois paysages m’invitent toujours à chercher la désaliénation à travers le retours aux sources, selon une vision contemporaine.
Quelle est votre conception de la création au sens large du terme ?
Pour moi, la création est le paradis de la vie. Je suis persuadé que la sincérité est la condition sine qua non  de la peinture. Sous cet angle, j’essaie  d’être libre à l’état pur de mes colombes.
Véritable engagement social, ma peinture vibre aux rythmes de voix du silence empreintes du profane et du spirituel. J’essaie à ma manière d’entraîner les récepteurs dans le cœur  de ma mission universelle qui témoigne de mon engagement pour la paix, la liberté  et le dialogue entre les cultures et les civilisations, tout en  mettant en parallèle deux dimensions sociales dont le dénominateur  commun est non seulement  l’omniprésence de la réalité, mais aussi l’essence de l’existence effective, à savoir, l’Homme.
Il est à signaler que mon œuvre est conçue et réalisée dans le cadre d’un grand débat intérieur, caractérisé par  un terrible doute sur ce qui est et ce qui pourrait être, qui m’amène à peindre les choses telles que je les vois et non pas comme je voudrais qu’elles soient, et jamais surtout comme elles sont en réalité ; j’ajoute et je retire des choses, des détails, sans scrupule, sans aucune espèce de charité : le principal  est que mon imagination et mon effort embellissent la création.

L’œuvre achevée selon Benyessef ?
Les moments les plus difficiles et les plus complexes  pour moi, résident  dans le fait  de savoir déterminer à quel stade abandonner l’ouvrage, c’est-à-dire décider que «  l’œuvre est achevée ». Cette terminologie, très délicate, est impropre lorsqu’il s’agit d’un travail de création et de recherche constante.
Je pense que déterminer le moment et le stade auxquels il faut bondonner une œuvre est plus difficile  que  l’utilisation des connaissances techniques pour la réaliser. Mais même complètement écartée, l’œuvre, tant qu’elle est dans  l’atelier  est toujours sujette à des retouches  ou rectifications ; en définitive, l’œuvre n’est considérée  achevée que lorsqu’elle n’appartient plus au peintre et qu’elle a quitté le milieu dans lequel elle évolue.
Votre dernier mot ?
J’ai  toujours un premier mot à dire.   Mes études ont toujours eu pour leitmotiv peindre, encore peindre, et toujours peindre.  Je répète que je  suis venu dans ce monde déjà peintre, et s’il plait dieu, je le quitterai toujours peintre.
Entretien réalisé par: Dr.Abdellah Cheikh